Place Victor Hugo, assis sur un muret, il me dit
que ses amis allaient venir. Il renversa un peu de vin sur le sol « per i
morti », but et me tendit la bouteille ; je trempai les lèvres. Il me
parlait, en mimant, un sous-italien, oblitérant certains accords ou règles de
grammaires, pensant qu’il serait ainsi plus facile à
comprendre ; parfois je le corrigeais en posant des questions sur la langue
et en espérant qu’il change de niveau de langage. Son entêtement allait m’y
faire renoncer. Il jeta sur le sol du
pain ; les pigeons, qu’il qualifia de porcs, et les moineaux vinrent. Il
me dit qu’ils étaient ses amis. Les moineaux venaient chercher la nourriture
dans ses mains. Il me demanda si j’avais déjà vu ça. Je dis « non ».
Il me dit que les oiseaux le comprenaient. Je lui demandai où il couchait et il
répondit, je crois, au Grand Palace. Stupéfait, je lui demandai s'il avait une chambre.
Il dormait dans la rue à côté de l’hôtel.
Nous avons reparlé de ma petite amie parce qu’il voulait savoir si elle
était « folle ». Il m’énuméra les drogues qu’il avait
consommées : cocaïne, héroïne, LSD, kétamine, amphétamines, ecstasy,
mescaline… Il me dit qu’il était intelligent et qu’il connaissait un moyen de
trouver de l’argent. Ne
gagnant pas non plus ma vie je pourrais être son associé. Grâce à mon argent
nous allions acheter des châtaignes et fabriquer un foyer pour les cuire. Les
gens alléchés par l’odeur viendraient à nous. Les châtaignes seraient grosses
et vendues un euro pièce. Son emphase était théâtrale. Je lui parlais de la
police et il ne croyait pas qu’il y aurait de problème.
La fatigue m’accablait ; mes habits usés me
semblaient ternes en contraste avec les passants. Les gens rayonnaient de bonne
santé. Des mouvements paranoïaques isolés prenaient forme dans mon esprit.
J’achetai des cigarettes blondes pour faire plaisir à mon interlocuteur. Nous
nous sommes dirigés vers une autre place et avons trouvé un banc libre. Là, il
chanta des chants populaires. Nous chantions ensemble Bella Ciao ; je dis
que le chant des partisans était communiste. Il cracha et dit
« merda ». Nous parlions un peu de terrorisme, des « brigate
rosse » et de l’ETA qu’il croyait communiste ; quand j’affirmai que
c’était un mouvement nationaliste il dit que c’était bien. Il dit que tous les
noirs étaient des voleurs. Je corrigeai : « pas tous », pour tempérer
et à demi révéler le fond de ma pensée. Il réaffirma « tous ». Il me
reparla des services secrets, me montra sa carte d’identité prétendant
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