J’étais seul et accablé. Je
rencontrais pour la
deuxième fois, dans la rue à Grenoble un clochard italien qui me demandait une
pièce et, pour pratiquer sa langue, en lui signifiant cette intention, je
l’invitai à manger. Il me désignait des
objets alentour en donnant leurs noms. Nous nous présentâmes ; quand
j’appris qu’il s’appelait Fausto, je lui parlai de Goethe, mais comme il cita
avec insistance Dr Jekill and Mr
Hyde, je n’insistai pas : la référence que j’avais faite au diable aussi n’était
pas forcément une bonne solution pour engager la
discussion. Au kebab, elle commença
vraiment. Il ne parlait que très peu le français. Je mis du temps à bien
intellectualiser ses phrases ; il fit référence au président de
l’assemblée européenne et aux services secrets avec lesquels il aurait
travaillé. Il me confia qu’il avait une fille qu’il voulait aller chercher
et qu’il avait un plan ; il était poursuivi en Italie. Il me dit aussi qu’il
voulait me présenter ses amis. Il mit la moitié de son hamburger dans sa poche.
Sur le chemin du supermarché, il
insulta son ex-femme et reparla de sa fille restée avec elle. Je
lui dis que ma petite amie était à l’hôpital psychiatrique ; il me demanda
si je voulais la faire s’échapper ; je répondis qu’on ne pouvait jamais
savoir mais qu’elle devait sortir dans quinze jours. Les gens nous regardaient
en coin. J’étais las. La caissière semblait indifférente. Nous avons acheté, en
bouteille plastique, un litre de « La Villageoise » et
un pain. Je dis que c’était le pire vin existant ; il affirma le
contraire. Je lui ai demandé une
cigarette roulée et nous avons fumé en chemin.
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